La dédollarisation est un faux-débat
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Points clefs :
- Le dollar reste la monnaie de réserve mondiale dominante et ne verra pas son hégémonie basculer brutalement ;
- La réalité est plutôt celle d’une fragmentation du système monétaire international par géographies et par systèmes de paiement ;
- Les stablecoins seraient le vecteur de fragmentation le plus sous-estimé par les directions financières au cours des 18 prochains mois.
Cet article est tiré d’une réunion de la commission « Risques », animée par Thomas Prunier, Charles Sicaud et Yvan Ferre. Intitulée « Géopolitique des devises : cartographie des risques dans un monde fragmenté », la présentation a été assurée par Sandrine Lunven (TAC Economics).
Le dollar est sans conteste la monnaie de réserve mondiale. Depuis la fin des accords de Bretton Woods en 1971, qui assurait sa convertibilité en or, le système monétaire mondial s’est ancré autour de l’utilisation du billet vert pour les échanges commerciaux et financiers internationaux. Toutes les entreprises travaillant avec des clients ou des fournisseurs internationaux y sont confrontées et doivent intégrer sa gestion dans leur politique de couverture des risques.
Pourtant, une petite musique revient ponctuellement ces dernières années : celle de la dédollarisation. L’hégémonie du dollar s’éroderait face à la concurrence accrue d’autres devises comme le yuan et de l’or comme outil de diversification, un mouvement accentué par les décisions erratiques de l’administration Trump.
Des signaux récents plaident pour cette thèse : en avril 2025, lors de l’annonce des tarifs douaniers réciproques par Donald Trump, le cours du dollar a brutalement chuté, signifiant que les investisseurs se sont simultanément déchargés de leurs dollars et de leurs Bons du Trésor. Habituellement, lors de périodes de volatilité extrême, le dollar joue au contraire le rôle de valeur refuge et s’apprécie. Il en est allé de même lors de l’entrée en guerre des Etats-Unis contre l’Iran en février 2026, si bien que les débats sur la dédollarisation gagnent en vigueur.
« Mais ce n’est pas la bonne interprétation », affirme Sandrine Lunven, directrice générale de TAC Economics. « Le dollar ne va pas disparaître des horizons de décision. C’est un autre phénomène que l’on observe, à savoir la fragmentation du système monétaire mondial en plusieurs circuits parallèles : circuit de paiement, circuit de réserves et circuit de facturation commerciale. Il faut l’intégrer. Or, les politiques commerciales des entreprises ont été construites pour le monde d’avant cette fragmentation. »
Une fragmentation par zone géographique
Reprenons les chiffres. Pour ce qui est des paiements internationaux, le volume de transactions du dollar sur les marchés des changes mondiaux représente 89 % en 2025, en hausse par rapport au 88 % enregistré en 2022. Le dollar américain continue donc de dominer les marchés des changes.
Concernant les réserves, la part du dollar dans les réserves de change mondiales des banques centrales reste dominante à 58 %, loin devant les 20 % de l’euro en deuxième position, mais recule tout de même par rapport au 73 % d’il y a 25 ans. Il ne s’agit néanmoins pas d’un effondrement brutal mais plutôt d’une lente érosion structurelle. Les leçons de l’histoire sont d’ailleurs importantes : la livre sterling était la devise dominante dans les années 1900 et a perdu son statut sur une cinquantaine d’années. « Il n’y aura donc pas de bascule brutale de vos couvertures dans un horizon proche », assure Sandrine Lunven.
Enfin, les données de facturation, qui représentent la part des devises dans les paiements Swift mondiaux (une mesure concrète des flux internationaux), sont particulièrement intéressantes. On constate que la part du dollar reste stable sur les dix dernières années, affichant même une légère progression. L’euro, quant à lui, recule nettement tandis que le yuan progresse, passant d’environ 2 % à 3,5 % des échanges mondiaux. On remarque également la progression des autres devises, qui dépassent désormais la barre des 25 %.
« La part du dollar ne s’effondre donc pas mais se fragmente plutôt par zone géographique. Les exportations chinoises se facturent de plus en plus en yuan tandis que certaines économies (Russie, Brésil, Arabie Saoudite…) cherchent à réduire leur dépendance au billet vert. Cette fragmentation créée de nouveaux risques pour les entreprises, qui peuvent se retrouver à devoir effectuer des règlements dans d’autres devises et via d’autres systèmes », souligne la directrice générale de TAC Economics.
Les stablecoins seraient « le vecteur de fragmentation le plus sous-estimé »
Avec plus de 11.000 institutions financières connectées et plus de 42 millions de messages échangés quotidiennement, Swift reste le réseau de paiement dominant à l’échelle mondiale. Sa position est néanmoins fragilisée par les décisions américaines de sanctions ou de gel des avoirs des dernières années, qui font du réseau un outil de sanctions. Certains pays émergents cherchent naturellement à réduire leur dépendance à son égard. Pour les entreprises, cela représente également un risque opérationnel dans le cas où un partenaire commercial viendrait à se situer dans une zone géographique placée sous sanctions.
Depuis 2015, la Chine a dégainé sa propre alternative : le China International Payments System (CIPS). Son émergence a des implications concrètes pour les entreprises, qui peuvent être confrontées à des demandes de règlement en yuan, avec les implications que cela a en matière d’accès, de délai et de liquidité sur le marché des changes chinois. Car si on entend souvent parler du yuan comme concurrent au dollar, la réalité est encore tout autre : le yuan ne pointe qu’à 2,2 % des réserves de change des banques centrales mondiales en 2026, et ce malgré une politique d’internationalisation marquée. « La raison tient au contrôle des capitaux exercé par Pékin : il n’est pas aussi facile de détenir du yuan que du dollar ou de l’euro et la liquidité n’est pas immédiate », explique Sandrine Lunven.
L’experte conseille également de surveiller d’autres réseaux de paiement, à l’instar de mBridge, le projet de règlement interbancaire entre pays représentant des flux pétroliers importants, ou des jetons stables (stablecoins), ces crypto-actifs arrimés à une monnaie officielle permettant de profiter des avantages de la blockchain pour effectuer des transactions internationales.
« Les jetons stables représentent certainement le vecteur de fragmentation le plus sous-estimé par les directions financières pour les 18 prochains mois. D’une capitalisation de 20 milliards de dollars, ils ont dépassé la barre des 300 milliards en 2026. Leur adoption se fait là où le système monétaire traditionnel est fragilisé et où l’accès au dollar est difficile et coûteux », avertit Sandrine Lunven.
Les entreprises qui opèrent dans de telles économies – la Turquie, le Vietnam ou le Nigéria ont notamment été cités – doivent s’attendre à se voir proposer des règlements en jetons stables. Cela a des implications très concrètes pour un trésorier d’entreprise, qui doit alors effectuer une analyse de risques d’un nouveau genre (compréhension du jeton utilisé, de la blockchain sur laquelle il circule, de la composition des réserves…) ainsi que la mise en place d’une infrastructure spécifique (s’équiper de portefeuilles numériques (hot wallet ou cold wallet) ou sélectionner de nouveaux partenaires pour émettre et recevoir les jetons).
« Il est nécessaire de promouvoir la culture de cette nouvelle analyse, qui n’est pas encore ancrée dans les habitudes des entreprises », a souligné Fabricio Bezerra, vice-président de la commission « Innovations et solutions numériques » de l'AFTE, lors d’un évènement Paris Europlace le 17 juin sur les jetons stables. L’association a produit du contenu sur le sujet des jetons stables, comme un dossier présentant les cas d’usage, la règlementation et les risques qui les entourent, en plus d’avoir arrêté sa position et ses recommandations dessus. « Il s’agit de suivre ces transformations de près et d’être outillé pour pouvoir y faire face le moment venu », conclut Sandrine Lunven.
Cet article est tiré d’une réunion de la commission « Risques » intitulée « Géopolitique des devises : cartographie des risques dans un monde fragmenté ». Une analyse des devises émergentes les plus fragiles, des devises pétrolières et de la sphère yuan était à l’ordre du jour mais n’est pas retranscrite. Connectez-vous aux prochains évènements pour ne rien manquer des sujets de trésorerie !
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