Souveraineté financière : saisir le virage de la tokenisation
« À partir du succès de l’euro, construire maintenant la souveraineté économique et financière de l’Europe. » Tel était le message porté par François Villeroy de Galhau, alors Gouverneur de la Banque de France, lors des Rencontres économiques d’Aix-enProvence 2025. Un message également porté de longue date par l’Association française des trésoriers d’entreprise (AFTE) et ses plus de 1 700 adhérents, conscients de l’importance de ne pas dépendre d’acteurs non-européens dans un secteur aussi stratégique que la finance. La décision brutale des États-Unis, le 12 juin dernier, d’interdire aux non-Américains l’accès aux modèles d’IA les plus perfectionnés d’Anthropic, est d’ailleurs venue rappeler que ce sursaut ne pouvait plus attendre.
De multiples initiatives engagées
Force est de reconnaître que, depuis le discours prononcé il y a près d’un an par François Villeroy de Galhau, les lignes ont commencé à bouger. D’abord, l’accélération du déploiement par les banques du nouveau portefeuille digital paneuropéen Wero contribue à offrir aux commerçants une alternative d’encaissement à la carte (via les virements instantanés) à la fois potentiellement moins onéreuse et plus souveraine. Car si la France dispose d’un réseau de carte (card scheme) domestique solidement implanté avec CB, la Banque centrale européenne (BCE) rappelait dans un rapport publié l’an dernier que 13 pays de la zone euro étaient « entièrement dépendants des réseaux de cartes internationaux », ceux-ci représentant en 2022 61 % des paiements par carte dans la zone euro.
Capitalisant sur les dernières innovations technologiques, parmi lesquelles la technologie des registres distribués (distributed ledgers technology ou DLT) – dont la chaîne de blocs (blockchain) est la forme la plus connue – et la tokenisation (fait d’émettre ou de représenter un actif sous la forme de jeton sur un registre distribué), les autorités publiques et monétaires du vieux continent multiplient parallèlement les initiatives : mise en œuvre du règlement européen MiCA (Markets in Crypto Assets) qui encadre en particulier les transactions sur les jetons stables (stablecoins) ; projet de création d’un euro numérique de détail par la Banque centrale européenne ; élaboration par l’Eurosystème d’une technologie DLT devant permettre le règlement en monnaie de banque centrale des transactions sur la chaîne de blocs (blockchain), avec les projets Pontes – à court terme – et Appia – à plus long terme – ; mise en place en France d’un groupe stratégique de place dédié à l'innovation et à la tokenisation de la finance... Coprésidé par la Banque de France, l’Autorité des marchés financiers (AMF) et la Direction générale du Trésor, ce groupe de travail, auquel participe activement l’AFTE, accompagne par exemple la Banque de France dans la mise en œuvre du projet « Pythagore », consacré à la tokenisation du marché des titres de créances négociables à court terme (NEU CP).
Des cas d’usage pertinents pour les entreprises
Pour l’AFTE, cette double aspiration à une souveraineté financière retrouvée et à l’émergence d’infrastructures de marché continentales à la pointe de l’innovation doit s’inscrire dans une perspective économique globale. La priorité, selon nous, est de garantir l’accès à des services financiers essentiels à la pérennité et à la croissance des entreprises, ainsi que la compétitivité de ces mêmes services. Plusieurs cas d’usage découlant de la tokenisation des instruments financiers et des paiements ont d’ores et déjà été identifiés par les trésoriers. Citons, par exemple, la possibilité de réaliser des paiements transfrontaliers en temps réel et à moindre coût grâce au recours aux jetons stables (stablecoins), et celle consistant à placer des excédents de trésorerie dans des fonds tokenisés à tout moment de la journée, sans plus aucune contrainte de cut-off (heure limite pour demander à une banque d’exécuter une opération). Dans les faits, plusieurs conditions devront cependant être réunies pour que les entreprises adoptent massivement ces évolutions.
Une nécessaire interopérabilité
Face au foisonnement de projets, publics et privés, le premier écueil qu’il convient d’éviter est celui d’une fragmentation trop marquée, qui empêcherait l’émergence d’une alternative crédible face aux acteurs dominants extra-européens. C’est pourquoi la réponse à apporter ne se situe pas au niveau français mais communautaire, et doit relever d’une coopération intelligente entre acteurs privés – banques ou fintechs – et publics – en particulier la BCE.
Autre enjeu fondamental, les futures infrastructures de marché on-chain devront être interopérables entre elles, ainsi qu’avec les infrastructures financières existantes, de manière à permettre une qualité d’exécution des opérations parfaite de bout en bout. Autre exemple d’interopérabilité nécessaire : les banques peuvent développer des « jetons de dépôt » comme alternative aux stablecoins, mais à condition que ces jetons puissent circuler librement d’une banque à l’autre.
Alors que les stablecoins en dollar représentent actuellement environ 99 % du marché mondial, le développement de jetons stables en euro est également essentiel pour préserver, voire accroître, la place de l’euro dans les transactions internationales et, par ricochet, limiter l’exposition des entreprises européennes au risque de change sur le dollar. Le chemin s’annonce il est vrai sinueux, mais la route à suivre est déjà toute tracée.
Texte publié dans le cadre de la participation de l’AFTE aux Rencontres économiques d’Aix 2026
Contact presse : Olivier Coppermann – olivier.coppermann@seitosei-actifin.com +33 6 07 25 04 48