Ivan Odonnat (Banque de France) : « La finalité de la tokenisation de la monnaie centrale reste les entreprises »
L’Eurosystème reconnaît depuis plusieurs années la pertinence de la technologie de la blockchain pour les échanges financiers et envisage, à terme, qu’ils puissent être largement effectués en recourant à cette technologie. Le lancement le 21 septembre de la plateforme Pontes, qui met à la disposition des institutions financières une version tokenisée de la monnaie centrale, a ainsi pu sonner pour certains comme un aboutissement. Il signe en réalité le début d’un long trajet destiné à transformer le système financier européen.
L’AFTE accompagne ces changements. Présente au sein des groupes de travail lancés en mars par la Banque de France, l’Autorité des marchés financier et la Direction générale du Trésor, elle participe à porter la voix des trésoriers sur ces sujets qui, s’ils peuvent sembler éloignés au premier regard, pourraient au final avoir des conséquences sur leur activité quotidienne.
Car la tokenisation correspond ni plus ni moins qu’à la mise en place d’une nouvelle architecture de marché. Elle pourrait s’accompagner d’une redéfinition du rôle de certains intermédiaires, ainsi que d’une modification de certains processus. Les entreprises doivent donc être parties prenantes de ces évolutions, afin de les comprendre et ainsi pouvoir mieux les maîtriser.
C’est dans cet esprit que nous avons rencontré Ivan Odonnat, directeur général de la stabilité financière et des opérations à la Banque de France, afin de revenir avec lui sur les évolutions en cours, sur le jalon que représente le lancement de Pontes et les bénéfices que les entreprises peuvent espérer en tirer. Il insiste notamment sur l’importance de l’interopérabilité, afin d’éviter que des solutions éparses ne viennent fragmenter la liquidité, ainsi que celle du temps long, dans lequel s’inscrivent les développements en cours.
AFTE : Pouvez-vous nous éclairer sur les évolutions en cours sur le plan monétaire ?
Ivan Odonnat : Nous sommes entrés dans une ère de transformation de la monnaie, des actifs financiers et des modalités de règlement des transactions financières. Cette évolution est rendue possible par l’arrivée de la technologie de la blockchain, qui s’est frayée un chemin jusqu’aux institutions financières. Elle permet de créer, stocker et organiser le transfert de fichiers nominatifs – que l’on appelle des jetons (tokens) –représentant la valeur ou le droit de propriété des actifs financiers.
Le secteur privé a été à la manœuvre pour développer ces innovations au cours des dernières années, y compris pour proposer des actifs de règlement tokenisés, tels les stablecoins dont la valeur est indexée sur un actif de référence suffisamment liquide ou les dépôts bancaires tokenisés. Mais rien n’empêche les banques centrales de s’en saisir pour améliorer la gestion de la monnaie qu’elles émettent, afin que cette monnaie de banque centrale conserve son rôle d’ancre du système monétaire et permette de régler les transactions interbancaires tokenisées. Or, le règlement de ces transactions interbancaires, appelées aussi transactions de « gros », s’opère aujourd’hui par des écritures portées sur des comptes ouverts à la banque centrale, et qui peuvent se heurter à plusieurs difficultés : risque d’erreur voire de fraude, risque de contrepartie, lenteur et cherté des opérations transfrontalières... Il y a donc des enjeux de rapidité, de coût et de sécurité, auxquels la technologie semble être en mesure de répondre grâce à la simultanéité et la transparence des transferts effectués sur la blockchain.
Le projet Pythagore, conduit conjointement par la Banque de France et Euroclear, constitue une concrétisation importante de la tokénisation du système financier européen : à compter de décembre prochain, les acteurs du marché du NEU CP (Negotiable European Commercial Paper) pourront réaliser leurs opérations sous forme de jetons émis, échangés et stockés sur une blockchain. C’est ce qu’on appelle la tokenisation des NEUCP. Il s’agit in fine de recréer un écosystème dans lequel les acteurs utilisent des jetons pour réaliser des opérations sur des titres représentés par des jetons. Un nombre significatif de participants du marché du NEU CP (représentant 60 % des encours émis) est d’ores et déjà embarqué. Mais une question se pose : quel sera l’actif de règlement ?
Comme aujourd’hui, le règlement des transactions en euros effectuées sur la plateforme Pythagore (souscriptions, achats et ventes de NEU CP) s’effectuera en monnaie de banque centrale (à l’aide de jetons émis par la BCE : c’est le projet Pontes), tandis que les émissions en devises (dollar américain en pratique) seront réglées en monnaie commerciale, à l’aide de stablecoins régulés (ou jetons de monnaie électronique) ou de dépôts bancaires tokenisés.
Dans ce contexte de mutation monétaire, que représente le déploiement de la plateforme Pontes ?
Entre 2020 et 2023, la Banque de France a conduit plusieurs expérimentations qui ont confirmé la possibilité d’émettre des jetons représentant la monnaie de banque centrale sur une blockchain afin de régler des transactions interbancaires. La Banque centrale européenne a ensuite mené son propre programme d’expérimentations qui a débouché en 2025 sur l’annonce du projet Pontes visant à développer une solution à court terme de règlement de transactions financières tokenisées en monnaie de banque centrale. Ce service est officiellement ouvert depuis le 21 septembre dernier.
La plateforme Pontes concrétise donc la mise à disposition par la banque centrale d’un actif de règlement sûr et liquide dans le monde de la blockchain. L’émission des jetons représentant la monnaie centrale prend place sur une blockchain gérée par l’Eurosystème. Les institutions peuvent débiter leur compte T2 RTGS (le système de règlement instantané de gros de la banque centrale) pour créditer le montant correspondant, sous forme de jetons, dans un portefeuille numérique (wallet) ouvert auprès de la banque centrale. Elles peuvent ensuite utiliser ces portefeuilles pour régler des opérations entre elles.
Ces opérations concernent ce qu’on appelle la « cash leg », c’est-à-dire la partie d’une transaction liée au paiement d’un acheteur vers un vendeur. Une autre partie, appelée l’« asset leg », concerne le transfert de l’actif du vendeur vers l’acheteur. Dans Pontes, cette dernière est gérée par des opérateurs d’infrastructure de marché sur leurs propres blockchains privées. Elles sont reliées à celle de l’Eurosystème par un mécanisme d’interopérabilité. Ces blockchains permettent d’émettre des titres et d’utiliser les jetons de monnaie centrale pour dénouer les transactions dessus. On compte pour le moment quatre opérateurs de blockchain agréés (Axiology, Cashlink, Clearstream et SWIAT) mais d’autres sont attendus très prochainement.
De plus, dans la version pilote lancée le 21 septembre, la BCE a choisi de proposer aux institutions financières d’effectuer leur règlement de deux façons : elles peuvent soit dénouer les transactions en jetons de monnaie centrale via la blockchain de l’Eurosystème, soit les dénouer directement via des règlements dans T2 RTGS. L’idée est de laisser aux parties prenantes le choix de l’infrastructure de règlement la plus adaptée à leurs besoins (option trigger). L’option trigger disparaitra en 2028 avec la livraison d’une version approfondie de Pontes proposant notamment un service accessible en mode 24/7.
Cette nouvelle technologie offre-t-elle des avantages en matière de liquidité ?
La blockchain permet un règlement atomique : le paiement d’un actif et sa livraison sont exécutés simultanément et de manière indissociable. Cela élimine le risque de contrepartie pendant la période de règlement et réduit donc le besoin de collatéral ainsi que le rôle des intermédiaires de compensation. Mais il existe un revers à la médaille : le règlement atomique est un règlement brut, qui exige que chaque transaction soit intégralement préfinancée au moment de son exécution. Il prive ainsi les établissements des bénéfices de la compensation multilatérale, qui permet de ne régler que des soldes nets et réduit considérablement les besoins de liquidité dans un système multi-bancaire. Il peut donc être nécessaire de garder une couche de compensation dans le système, les banques gardant des positions nettes entre elles et les dénouant dans un système à la banque centrale.
La possibilité d’émettre et de régler des transactions par des jetons soulève également des enjeux de liquidité de marché : comment faire en sorte que cette transformation s’accompagne d’un volume et d’un nombre d’acteurs suffisant ? Car il faut une certaine profondeur pour que le marché fonctionne correctement. Comment s’assurer également que des consortiums bancaires ne réalisent pas leurs opérations sur des blockchains distinctes et non interopérables ? Dans un tel cas, la liquidité se fragmenterait inutilement, nuisant au développement du marché. Ce sont là des sujets identifiés auxquels nous devons faire attention en vue d’un passage à l’échelle. Notre objectif à cet égard est de favoriser l’émergence de standards et de protocoles permettant d’avoir un langage commun.
Les entreprises peuvent-elles espérer tirer un bénéfice de ce lancement ?
La finalité reste les entreprises et le développement de leur activité, les banques n’étant que des intermédiaires au service du financement de l’économie et de la gestion monétaire. Il faut voir Pontes comme une composante d’un ensemble plus large que constitue le projet Appia. Appia vise à définir et déployer une architecture interopérable et intégrée pour tokeniser de façon cohérente et sécurisée l’ensemble du secteur financier européen. C’est dans ce cadre que les entreprises trouveront réponse à leurs besoins en matière de paiement et de gestion de trésorerie. Le lancement du pilote Pontes va permettre de mener des expérimentations à partir de cas d’usage concrets et d’en tirer les leçons. Nous espérons, après un travail d’analyse, pouvoir mieux organiser un passage à l’échelle en évitant notamment une fragmentation causée par des initiatives dispersées, en ayant comme objectif l’amélioration des services rendus aux agents non-financiers.
Les grandes entreprises, qui ont une couverture internationale et des mouvements de trésorerie transfrontières, pourront par exemple recourir à la tokenisation pour pallier les difficultés qu’elles rencontrent avec le réseau interbancaire classique. Les expérimentations menées dans le cadre du projet Agora, que pilote la Banque des règlements internationaux, ont notamment prouvé qu’il était possible d’utiliser la technologie blockchain pour lever plusieurs points de friction dans les transactions internationales, comme leur lenteur, leur coût, leur opacité, ou l’exposition au risque de contrepartie.
Les entreprises à vocation plus locale ont quant à elles intérêt à ce que les fonds versés par leurs clients soient disponibles le plus rapidement possible. La technologie des jetons peut aussi le permettre. A cela, on peut néanmoins objecter que les virements instantanés offrent également cet avantage. Mais la réalité est que les virements instantanés ne sont pas vraiment instantanés le week-end. Le service qui les sous-tend, à savoir le service TIPS de l’Eurosystème, qui traite les règlements entre banques, fonctionne 22h30 / 24h pendant les jours ouvrés. Avec Pontes, l’objectif est d’aboutir à un système fonctionnant en mode 24h/7j.
Mais tout cela est encore en construction et il faut accepter que les développements soient progressifs.